Partager l'article ! De l'esprit critique à l'Ecole: Enseignant depuis plusieurs années l'histoire-géographie et l'éducation civique, en collège comme en lyc ...
L'oranger démocrate
Enseignant depuis plusieurs années l'histoire-géographie et l'éducation civique, en collège comme en lycée, en zone d'éducation prioritaire (ZEP) de la Seine-Saint-Denis ou ailleurs, je me pose régulièrement la même question : faut-il privilégier l'acquisition de connaissances ou la démarche qui met un point d'honneur au développement de l'esprit critique ?
Il va de soi que les deux sont liés et obligatoires au regard des finalités et instructions officielles de l'Education Nationale. Mais, cette question n'est pas si évidente et sa réponse encore moins.
Sous d'autres cieux, en Israël, l'ancien premier ministre, Shimon Pérès, a évoqué l'éventualité d'une réflexion autour de la suppression de l'enseignement stricto sensu de l'histoire, arguant de l'inutilité de faire acquérir aux élèves une multitude de connaissances à l'heure des encyclopédies virtuelles comme Wikipédia. Il suggère en revanche que tout travail stimulant l'esprit critique soit élargi et permette de le substituer à l'enseignement classique de l'histoire.
Revenons en France où ce débat n'est pas à l'ordre du jour, d'autant plus que le système scolaire français basé sur des évaluations finales de type rédactionnel ne correspond pas tout à fait à celui de l'Etat hébreu fondé sur des QCM.
Nos élèves, lorsqu'il s'agit de préparer un exposé, se jettent toutefois avec hâte et bonnes intentions sur les sites Internet -pas celui d' « Oranger démocrate », je vous rassure-, et fournissent avec plus ou moins de sélections tous les détails d'un fait, dont ils s'empressent de ne retenir que les nombreuses anecdotes. Tout le travail de l'enseignant reste alors à faire découvrir les limites de la facilité informatique et faire élaborer une démarche intellectuelle pour que ses élèves puissent se forger leur propre pensée.
Là, les difficultés sont grandes et les heures d'enseignement bien courtes, surtout si l'on veut respecter l'impératif ministériel du bouclage des programmes. On peut donc se demander où l'accent doit être mis. L'importance n'est-il pas dans la construction d'un « être » plutôt que dans celle du paraître des connaissances ?
Or, c'est à ce sujet que notre système éducatif actuel bat de l'aile. Tout le monde sait que la finalité pratique du collège comme du lycée est l'obtention du brevet ou du baccalauréat. Pour arriver à un taux de réussite maximal, la « souplesse » des correcteurs, l'indulgence face aux événements de l'année scolaire écoulée sont autant de critères qui affaiblissent le travail présumé des élèves à aiguiser leur esprit critique. Prenons un exemple : lors de la correction du brevet de juin 2005, il avait été demandé aux enseignants, tout du moins dans l'académie de Créteil, de compter le maximum de points à l'élève qui relevait, même intégralement un document étudié. Cet élève avait autant de mérite au final que celui qui s'était efforcé de sélectionner la bonne information en excluant les parties du document qui ne répondaient pas à la question posée.
Dans une note conjointe des inspecteurs de l'Education nationale, en décembre 2006, il était rappelé que face aux exigences des épreuves du baccalauréat, la restitution pour l'épreuve mineure de géographie du croquis d'exemples appris par coeur durant l'année était suffisant.
Où est la part d'évaluation des capacités à critiquer ?
En conclusion, au moment où l'on évoque en grandes pompes les vertus de l'Ecole de Jules Ferry, dont je rappelle qu'un exemple anecdotique de réussite était que les élèves en fin de cycle étaient censés connaître par coeur tous les départements français, ainsi que leurs préfectures et sous-préfectures, serait-il peut-être arrivé le temps de mettre en avant plus d'enseignements « informels » qui permettent de conjuguer exigence de connaissances préalables, liberté d'enseignement, autonomie des élèves, originalité des approches et éveil de l'esprit critique ? A moins que l'on préfère former des jeunes sur un moule de références uniques, prêtes à comprendre automatiquement le bien-fondé de la République et du monde dans lesquels ils vivent...